Le biocontrôle, des solutions pour quelle échéance ?

pesticides 31 | 08 | 2015

Le biocontrôle, des solutions pour quelle échéance ?

Le marché du biocontrôle suscite beaucoup d’enthousiasme. Notamment auprès des pouvoirs publics, qui souhaitent ainsi promouvoir des solutions alternatives. Et pourtant...

Rien de tel qu’un peu d’agro-écologie, surtout quand on la saupoudre d’un zeste de biocontrôle ! Et le biocontrôle, c’est le grand dada de Stéphane Le Foll. En visite le 5 décembre dernier chez Goëmar, le spécialiste des technologies de la bioperformance, le ministre de l’Agriculture a salué l’action de cette « entreprise innovante ». Des propos qui sont allés droit au cœur de son PDG, Jean-Pierre Princen, également président d’IBMA France, l’association française des producteurs de produits de biocontrôle qui réunit les 38 industriels du secteur actifs en France. Estimé à environ 110 millions d’euros, le marché du biocontrôle (4 % de celui des produits phytosanitaires) serait en pleine croissance, selon l’association. Le biocontrôle concerne toutes les « méthodes de protection des végétaux par l’utilisation de mécanismes naturels ».

On peut classer ces derniers en quatre grandes familles : les macro-organismes auxiliaires (invertébrés, insectes, acariens et nématodes), les micro-organismes (champignons, bactéries et virus), les « médiateurs chimiques » (phéromones d’insectes et kairomones), et enfin les substances d’origine végétale, animale ou minérale, naturellement présentes dans l’environnement.

Des solutions largement répandues

Utilisées depuis plusieurs décennies, ces méthodes sont largement connues du monde agricole, qui n’a pas attendu Stéphane Le Foll pour les adopter. En tout cas, lorsque leur efficacité était au rendez-vous ! En France, 75 % des surfaces de tomates et de concombres sous abri sont ainsi protégées par des insectes auxiliaires, et 50% des surfaces de vergers de pommiers et de poiriers sont protégées grâce aux techniques de confusion sexuelle. Pour la vigne, en revanche, la France est loin d’être championne. À peine 4% du vignoble font appel à cette technique, ce qui est très peu comparé aux 65 % relevés en Allemagne et 60 % en Suisse. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, il existe des produits qui ont fait leurs preuves. Ils sont commercialisés par le géant allemand BASF Agro, le premier à avoir développé la confusion sexuelle à base de phéromones dans le cadre de la lutte intégrée contre la cochylis et l’eudémis.

Quant au géant suisse Syngenta, il propose depuis déjà environ 25 ans une gamme de produits baptisés Bioline. Il s’agit principalement d’insectes et d’acariens utilisés pour leur rôle de prédateurs ou de parasites des ravageurs dans le cadre de programmes de protection intégrée. Et ça marche déjà très bien !

Les stimulateurs de défenses

En revanche, tel n’est pas encore le cas avec les stimulateurs des défenses naturelles (SDN), dont le concept a été développé par Albersheim and al. en 1975.

Le principe est simple : lorsque les plantes sont soumises à certains stress biotiques (notamment ceux provoqués par des agents pathogènes) ou abiotiques (environnement), elles réagissent en mettant en place une stratégie d’auto-défense qui dépend du type d’agression. À travers un leurre –en l’occurrence un éliciteur–, l’idée est de leur faire croire qu’elles sont agressées afin qu’elles se mettent en état de défense, notamment par un renforcement des parois végétales mais également en produisant des toxines, qui ont des propriétés similaires aux fongicides. L’efficacité des SDN dépend de plusieurs paramètres, comme la disposition de la plante à reconnaître l’éliciteur, sa capacité à produire une ou plusieurs toxines, et surtout la nature – c’est-à-dire la toxicité réelle – de celles-ci. En clair, certains SDN transforment la plante en « petite usine à pesticides » plus ou moins efficace, contrairement aux vaccins qui, eux, renforcent le système immunitaire de l’hôte. Les SDN diffèrent également des vaccins par le fait que ceux-ci mettent en mémoire l’antigène afin qu’il puisse agir lors d’une réelle agression ultérieure, ce qui n’est pas le cas des SDN. Enfin, les SDN soumettent la plante à un stress biotique pendant de longues périodes, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur ses autres caractéristiques (croissance, teneur en sucre, etc.). Dans le cas des SDN, il y a donc perturbation continue dans le fonctionnement de la plante. Ce qui n’a pas lieu avec un traitement externe ponctuel, ni avec un vaccin.

Les promesses de Vacciplant

Ce que propose Goëmar – et que Stéphane Le Foll décrit comme une innovation– relève ni plus ni moins de la même technique. Ainsi, le produit-vedette de la société malouine, le SDN Vacciplant (clin d’œil abusif au concept de vaccin !), est constitué d’un extrait d’algue, la laminarine, inscrite à l’Annexe 1 depuis déjà plus de dix ans. Le Vacciplant a d’abord été commercialisé sous le nom de Iodus. Son succès a été très relatif, notamment en raison d’essais pas vraiment concluants conduits par l’institut technique Arvalis entre 2001 et 2004 [1]. Plus récemment, certaines chambres d’agriculture ont également entrepris des expérimentations, avec des résultats loin d’être aussi encourageants que le laisse entendre le site de Goëmar. « Les conclusions de cette année [2014] sur le Vacciplant sont les mêmes que celles obtenues l’an dernier [...] : nous n’observons pas de gain lié à l’utilisation de stimulateur de défense des plantes [2] », constate la chambre d’agriculture du Loir-et-Cher. Les conclusions de celle de l’Eure-et-Loir sont encore plus dévastatrices : « Les stimulateurs de défense des plantes actuels n’apportent pas de gain de rendement. Ils n’apportent pas une voie de diminution à l’utilisation de fongicides [3]. » Un vrai pavé dans la mare de Goëmar...

Les SDN soumettent la plante à un stress biotique pendant de longues périodes, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur ses autres caractéristiques.

Même du côté des bio, ce n’est pas franchement l’enthousiasme. Ainsi, Laurent Jamar et Alain Rondia, du Centre wallon de recherches agronomiques, ont testé le Vacciplant contre les gloeosporioses, principales maladies fongiques de la pomme et de la poire en Europe de l’Ouest, et qui sont responsables de pertes en longue conservation. « Le Vacciplant (deux applications pré-récolte) n’a pas eu d’impact significatif sur la maladie », relate la revue Itinéraires Bio dans son édition de mars 2015 [4]. Le mensuel Phytoma mentionne en revanche des « résultats intéressants pour cet éliciteur contre la tavelure secondaire [5]. ». « La laminarine protège le pommier contre le champignon V. inaequalis, responsable de la tavelure, réduisant la maladie à hauteur de 60% sur feuilles et 60% sur fruits ; la bactérie E. amylovora, responsable du feu bactérien des pommiers et poiriers, réduit la maladie à hauteur de 50% à 60% », souligne l’article de la revue, qui préconise un traitement préventif « à cadence moyenne de 7-10 jours ». Un rythme qui risque de provoquer à moyen terme le développement rapide d’une belle anti-biorésistance !

Pourtant, Jean-Pierre Princen mise gros sur le développement de Vacciplant. Il est vrai que le chiffre d’affaires de sa société ne cesse d’augmenter (de 17 millions en 2010 à 27 millions d’euros en 2014). Fondée en 1971, la petite société malouine a très rapidement investi le secteur des stimulateurs de défenses, abusivement présentés comme des « vaccins pour les plantes ». Depuis 2003, elle commercialise sa version Iodus 40, « après une dizaine d’année de collaboration avec la recherche publique ». En juin 2010, elle passe sous contrôle de la société financière luxembourgeoise BeCapital, qui s’intéresse aux sociétés à forte plus-value environnementale. Depuis mars 2014, Goëmar est entrée dans le giron de la multinationale japonaise Arysta LifeScience (plus de 1,5 milliard de dollars de chiffre d’affaires). De quoi assurer un bel avenir à ce « laboratoire de la mer » ! L’actuel PDG de Goëmar estime d’ailleurs que le marché global du biocontrôle pourrait atteindre 15 % du marché des produits phytosanitaires d’ici à 2018. Mais à certaines conditions, notamment un allègement de la réglementation – trop lourde, trop lente, trop contraignante –, des plans de formation pour les agriculteurs –encore trop réticents – et beaucoup, beaucoup de communication. Un art que maîtrise parfaitement l’ancien patron de Dupont, aujourd’hui reconverti dans les solutions alternatives. Parmi les mesures qui permettraient d’accélérer le mouvement, Jean-Pierre Princen propose ainsi une incitation financière – par exemple sous forme de remboursement de la redevance pour pollution diffuse –, « histoire que l’agriculteur s’y retrouve économiquement, en attendant que le niveau d’activité de la filière permette de baisser les coûts et donc le prix des solutions ». Il compte également beaucoup sur le fait que l’usage des SDN puisse déclencher les fameux certificats d’économie de produits phytosanitaires (CE2P). Une aubaine pour les coopératives et les distributeurs, qui non seulement bénéficient d’une belle marge financière quand il s’agit de vendre des méthodes de biocontrôle, mais souhaitent également afficher une baisse de l’indice de fréquence des traitements (IFT) ! Or, étant inscrit sur la liste des produits de biocontrôle bénéficiant d’un « NODU vert », le Vacciplant répond parfaitement à cette double exigence. En effet, les toxines de défense naturellement produites par la plante ne sont pas comptabilisées dans cet indicateur. Difficile d’ailleurs de savoir si elles ont été prises en compte lors de l’évaluation de la laminarine. En tout cas, rien dans le dossier d’inscription de celle-ci rendu par l’Efsa en 2004 [6], ni dans le dossier d’extension d’usage rendu par l’Anses en décembre 2013 [7], ne traite de la réaction de la plante-cible, de ses modifications dues à la perturbation par le leurre, et encore moins de la nature des toxines produites !

L’agrochimie investit par millions

Fort heureusement, le biocontrôle ne se résume pas aux stimulateurs de défenses en général, ni à Vacciplant en particulier. Et le marché suscite déjà l’appétit de nombreux acteurs. Stéphane Le Foll voit d’ailleurs avec une certaine inquiétude les géants de la chimie classique s’y intéresser l’un après l’autre.

le marché suscite déjà l’appétit de nombreux acteurs. Stéphane Le Foll voit d’ailleurs avec une certaine inquiétude les géants de la chimie classique s’y intéresser l’un après l’autre.

Bayer Crop-Science vient ainsi d’acquérir la société américaine Agraquest, le numéro un mondial du secteur, ainsi que plusieurs petites start-up, comme l’allemande Prophyta (agents fongiques) et l’argentine Bio-agro (micro-organismes stimulateurs de la croissance des plantes). « Depuis 2013, nous avons investi plus d’un demi-milliard d’euros dans le biocontrôle », confirme Frank Garnier, son président français.

Même l’américain Monsanto se lance dans la course. En décembre 2014, il s’est allié au danois Novozymes, numéro un mondial des enzymes alimentaires et industrielles. « Avec Novozymes, nous sommes en train d’étudier tout ce qui concerne les micro-organismes qui participent à la croissance de la plante. Il y a là un champ à exploiter aussi excitant que tout ce que nous avons réalisé jusqu’aujourd’hui avec les biotechnologies végétales », a indiqué à A&E Robert Fraley, l’actuel vice-président de la société de St Louis, lors d’un entretien tenu en marge de la remise du World Food Price le 15 octobre 2014. « Depuis une dizaine d’années, la question des micro-organismes présents chez les humains a été l’un des sujets les plus importants dans la recherche contemporaine. Lorsque nous pensons à notre corps, nous pensons cellules – cellules du cerveau, cellules du cœur, cellules des muscles. Or, nous avons dix fois plus de bactéries et de micro-organismes qui participent à l’état de notre santé. C’est la même chose avec les plantes. Grâce aux méthodes modernes de séquençage et aux tech- niques de caractérisation, nous allons pouvoir améliorer considérablement notre connaissance sur cette vie microbactérienne et apporter des solutions très intéressantes à l’agriculture de demain », affirme Robert Fraley.

Nul doute que le biocontrôle –en complément aux solutions classiques et à celles issues des techniques de la biologie moléculaire – a de très beaux jours devant lui. Reste à savoir quels acteurs majeurs domineront ce marché, et à quelle échéance...

[1Synthèses d’essais Arvalis 2001-2004, présentées à la chambre d’agriculture de Poitou-Charentes par Céline Drillaud-Marteau et Claude Maumene en octobre 2013.

[2Guide technique, protection des céréales, décembre 2014, chambre d’agriculture du Loir-et-Cher.

[3Réunion technique hivernale, chambre d’agriculture d’Eure-et-Loir, 8 décembre 2014.

[4L’actu du bio, page 39, Itinéraires Bio, N° 21

[5La laminarine contre la tavelure du pommier, Phytoma N°62, mars 2013

[7Avis de l’Anses relatif à une demande d’exten- sion d’usage majeur pour la préparation Vacciplant fruits et légumes à base de laminarine de la société Goëmar, 4 décembre 2013.

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