Du catastrophisme à l'écolo-feel good

écologie politique 17 | 11 | 2016

Du catastrophisme à l’écolo-feel good

Fini le discours écolo-apocalyptique et culpabilisateur : la mode est désormais à l’écologie heureuse et sympathique...

Depuis plus de trente ans, les écologistes se nourrissent de discours catastrophistes, agrémentés de prêches moralisateurs et culpabilisateurs. On ne compte plus les films, les documentaires ou les différents ouvrages qui ont répandu cette propagande écolo-apocalyptique sur la planète. Célébré par les militants radicaux de la décroissance, le film de Nicolas Hulot Le syndrome du Titanic en constitue la quintessence, de même que le premier long métrage de Yann Arthus-Bertrand, Home, produit par Luc Besson et financé par le groupe PPR de François Pinault et par la Fondation du Qatar.

Bien que cette tendance ne semble pas fléchir, des voix dissonantes commencent à se faire entendre. Désormais, l’écologie doit être « volontaire » et la sobriété, « heureuse ». Comme en témoignent les propos de la ministre de surtout sur les individus qui étaient “plutôt d’accord” ». Mais le cabinet de conseil en DD remarque également le renforcement d’un nouveau groupe, les « rétractés », c’est-à-dire les Français qui sont devenus hostiles au développement durable. Un groupe qui serait passé de 15% en 2014 à 24 % en 2015. « Ces « écolos-je-m’en-foutistes » qui sont de plus en plus nombreux » ont fait l’objet d’un reportage publié en décembre 2015 dans L’Obs’. « Quand on leur parle bio ou réchauffement climatique, ils sortent leur revolver », constate la journaliste Cécile Deffontaines. « À force de dire que tout est apocalyptique, qu’est-ce qui l’est vraiment ? Tu finis par ne plus croire ce que tu entends », déclare une certaine Alice. « On nous culpabilise tout le temps, nous, simples individus. On cherche à contraindre le quotidien des gens, en leur rajoutant des tâches. Mais c’est aux pouvoirs publics de faire les premiers efforts ! », s’indigne-t-elle.

Deux ans avant l’enquête de Greenflex, la navigatrice Maud Fontenoy avait déjà perçu cette crispation, comme en témoigne son livre Ras-le-bol des écolos !, dans lequel elle rejette les discours alarmistes et culpabilisants. « L’écologie [...] doit mobiliser, encourager et mettre en avant des initiatives positives », affirme-t-elle. L’écologie heureuse et le feel good seraient-ils en train de gagner du terrain ? Le nouveau discours en vogue serait-il « écolo-antidépresseur » ?

Dr Feelgood à la rescousse

Avec plus d’un million d’entrées, le film Demain réalisé par l’actrice Mélanie Laurent et par Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris, semble confirmer cette analyse. Présenté par tous les médias comme un « feel good movie écolo », il a été nommé « meilleur documentaire » aux Césars 2016.

Son succès repose précisément sur le parti pris des réalisateurs, qui ont refusé de présenter un énième film anxiogène et culpabilisateur. « Avec le mouvement Colibris, j’ai beaucoup parlé des catastrophes écologiques, mais alarmer sapait l’énergie aux gens », explique Cyril Dion. Pour le scénario du film, il a tenté de « trouver une idée pour donner envie de construire différemment notre avenir ». « On a vu ces quinze dernières années une vague de films passionnants, nécessaires mais catastrophistes. Aucun docu pour le cinéma n’avait encore posé la question du “Que faire pour s’en sortir ? ”. Il était temps », renchérit Mélanie Laurent.

Découpé en cinq chapitres (agriculture, énergie, économie, démocratie, éducation), le film fait découvrir des « initiatives positives et concrètes qui fonctionnent déjà » dans une dizaine de pays. Rien de neuf dans la démarche, puisque c’est précisément le fil conducteur du film de Coline Serreau Solutions locales pour un désordre global, ou celui du documentaire de Marie-Monique Robin Les moissons du futur. Sauf que l’audience de ces derniers n’a jamais excédé une assemblée de convaincus. « Avant, les films écolos drainaient un public de militants. Aujourd’hui, nous touchons des personnes très éloignées de l’écologie », se félicite Cyril Dion. « À Aix-en-Provence, un homme âgé, très réticent, pensait voir un documentaire écolo-bobo-“Télérama” ennuyeux... Pas du tout ! Il nous a remerciés. Le changement lui semblait possible et tangible », témoigne-t-il. « Le public adhère à notre parti pris de sortir de la colère et de la culpabilisation pour raconter des histoires inspirantes, montrer des personnes portées par une énergie ultra-positive qui, partout sur la planète, inventent des solutions pour construire une société durable et désirable. Le film suscite le désir d’agir », déclare Mélanie Laurent.

Face au risque d’apocalypse planétaire, le spectateur est rapidement soulagé par les belles initiatives qui lui sont présentées : l’agriculture urbaine doit ainsi remplacer l’agriculture industrielle, les monnaies locales feront disparaître l’euro et son insoutenable inflation, et l’abandon du vote au profit du tirage au sort établira une nouvelle démocratie sans corruption. Bref, que du bonheur... Le passage à l’écologie heureuse semble donc être à la portée de tout le monde. Même les deux réalisateurs sont devenus végétariens après le tournage ! Reste à savoir si les solutions présentées dans le documentaire reposent vraiment sur autre chose que du verbiage. Convaincu que « si l’on passait à l’agro-écologie, d’ici à vingt ans, on pourrait nourrir jusqu’à 12 milliards de personnes », Cyril Dion souhaite ainsi créer « des millions de petites fermes tout autour des villes », avec « des dizaines de millions d’emplois ». L’agriculture selon Dion n’aurait pas besoin de tracteur : « 1,5 milliard d’agriculteurs cultivent aujourd’hui sans tracteur et sans pétrole », se félicite le porte-parole de Colibris, qui estime qu’« en pratiquant la permaculture, ils pourraient certainement multiplier leurs rendements par 3 ou 4 ». Un discours dont l’inspiration se trouve chez Pierre Rabhi, le plus médiatique des porte-parole de cette écologie heureuse. Ce qui est loin d’être un hasard.

Bien-être et développement spirituel

Comme le constate Sophie des Déserts, journaliste à Vanity Fair, le succès de Pierre Rabhi s’explique sans aucun doute par la singularité de son approche des questions environnementales et sociétales. Inspiré de la pensée du maître spirituel indien Jiddu Krishnamurti, Pierre Rabhi estime qu’« un changement de société ne peut advenir sans un changement profond de l’individu ». « Il ne s’agit pas de protester contre ceci ou cela sans rien changer en soi, mais plutôt d’incarner une sorte de protestation positive par nos actes quotidiens, de participer intimement au changement du monde par notre propre transformation. [...] Le témoignage par les actes, paisible, tranquille, déterminé, me paraît plus efficace que la controverse, l’accusation, la critique, souvent stériles », explique Rabhi.

Pour guider ses amis vers leur « (r)évolution intérieure », l’association Colibris, fondée par Pierre Rabhi, peut compter sur des personnes engagées dans la psychologie relationnelle, comme Isabelle Desplats, l’une des cofondatrices de l’association, qui en a assuré la présidence jusqu’en 2014, et la direction opérationnelle jusqu’au début de 2015. Ses spécialités ? La communication non-violente, la sociocratie et l’holacratie. Pour cette « formatrice et consultante en développement relationnel et psycho-praticienne », l’objectif consiste à « guérir nos peurs pour pouvoir accéder à un être ensemble, un vivre ensemble qui soit apaisé [...] et beaucoup plus respectueux de l’environnement ».

Journaliste spécialisée dans l’écologie, les spiritualités, les sagesses anciennes, le changement humain et le développement personnel, Claire Eggermont fait également partie de la garde rapprochée de Pierre Rabhi. La jeune journaliste a été initiée au chamanisme, qu’elle prétend pouvoir transmettre aux enfants. En 2016, elle a publié son premier ouvrage, Je crée ma réalité, Entretien avec une guérisseuse du 3ème millénaire, qui réunit ses échanges avec Thérèse Coneau Mabit, une « guérisseuse remise d’un kyste au cerveau et d’une paralysie grâce à la kinésiologie ».

À cette révolution intérieure s’ajoutent les actions modestes, individuelles, la part du colibri. Pour s’épanouir, explique le philosophe des temps modernes, il suffit de « cultiver son être intérieur », de « retrouver le goût de se reconnecter à notre terre intime, notre terrain profond, notre moi, trop souvent pollué et silencieux, afin de recréer de l’espace, de l’énergie et de la beauté ». D’où le lancement, au sein de l’association Colibris, du Projet Oasis visant à créer « un nouveau mode de vie » en rupture avec l’organisation moderne de la société, et tourné vers la création de nouvelles communautés. « Aujourd’hui, nous devons continuer à questionner nos modes de vie. La modernité devait affranchir l’homme du poids de la communauté et lui offrir plus de liberté pour lui permettre de se réaliser. Les conséquences négatives de cet individualisme nous rappellent que l’être humain est avant tout un être de relation, et que le sentiment d’appartenance à une communauté est nécessaire à son épanouissement », peut-on lire sur le site de l’association, qui revendique à peine une centaine « d’oasis » ayant retrouvé « une coopération avec la vie, avec la Terre-mère ». L’établissement de ces nouvelles communautés repose tout naturellement sur les travaux du Britannique Rob Hopkins, le père du concept de transition. Un élément essentiel dans le dispositif philosophique de Pierre Rabhi.

La Transition hopkinienne

Partant du constat que la société se dirige vers deux catastrophes inéluctables – le pic pétrolier et le réchauffement climatique –, Rob Hopkins propose aux citadins angoissés par ces funestes perspectives une relocalisation de l’économie en petites communautés. Celles-ci doivent être les plus autonomes possibles, c’est-à-dire avoir une production agricole locale, une indépendance énergétique maximale et une monnaie locale. « La mondialisation telle que nous la connaissons aujourd’hui est une idée qui appartient au siècle dernier », estime Rob Hopkins. Désormais, l’humanité devra s’adapter à une économie « post-croissance et post-carbone ». D’où l’impérieuse nécessité de se préparer aux « Trente Sobrieuses », grâce aux fameuses « villes en transition », forme revisitée du concept de village moyennâgeux promu en son temps par Teddy Goldsmith. Conscient qu’il existe de nombreuses barrières à l’adoption de ce changement radical de société, l’auteur britannique s’appuie sur les travaux en psychologie des comportements du Dr Chris Johnstone. Spécialiste des dépendances toxicologiques, le Dr Johnstone estime qu’il existe des similitudes entre la société industrialisée et sa dépendance au pétrole, et la dépendance d’un drogué. « Reconnaître que nous avons une dépendance au pétrole peut nous aider à comprendre pourquoi nous avons tant de mal à nous sevrer des habitudes qui en dépendent, tout en nous indiquant des stratégies, inspirées du domaine de la dépendance, qui peuvent nous aider à progresser », affirme Chris Johnstone. Le spécialiste propose donc des séances de thérapie (appelées entrevues sur la motivation) au cours desquelles les personnes s’écoutent en binôme, chacune à son tour, afin de « surmonter les blocages intérieurs ».

La première initiative de « ville en transition », à Totnes (Royaume-Uni), a ainsi accueilli les écopsychologues Hilary Prentice et Sophy Banks afin de mettre en place des activités de « psychologie de changement », fortement inspirées par Joanna Macy, la grande prêtresse de l’écophilosophie.

On y découvre des ateliers sur la « guérison de la Terre », des séances de « constellation familiale », une méthode de thérapie familiale placée sous surveillance par la Miviludes, des « rituels extérieurs de plein hiver basés sur la tradition Dagara », des ateliers d’« exploration du rôle de la colère ou de la méditation », de «  brèves offrandes par des conseils d’Indiens d’Amérique », des « rituels d’inspiration païenne autour d’une conférence du G8 », etc. L’expérience de Totnes a visiblement suscité l’enthousiasme de Cyril Dion : « La Transition est un mouvement qui m’a beaucoup inspiré. Quand j’ai découvert la Transition en 2008, je me suis dit « Wow, nous essayons de faire exactement la même chose en France avec les Colibris » – incroyable. Mais en réalité, j’ai découvert beaucoup de choses nouvelles dans la Transition, surtout quand je suis venu vous voir, Ben, toi, et les transitionneurs de Totnes en 2008, la première fois. J’ai encore mes notes : « Je veux revenir pour faire un film dans ce lieu ». »

Cyril Dion n’est pas le seul à avoir été conquis par Rob Hopkins et ses villes en transition. En France, plus précisément en Alsace, la ville d’Ungersheim a franchi le pas. Son maire, Jean-Claude Mensch, est un fervent adepte de Hopkins. Depuis 2013, Ungersheim fait ainsi partie des rares communes françaises à avoir lancé leur propre monnaie complémentaire (qu’elle a pour sa part dénommée Radis). Attelés à une calèche et conduits par un employé municipal-cocher, Richelieu et Cosack, les deux chevaux « municipaux », font du ramassage scolaire pour l’un des cinq quartiers du village, avant d’aller labourer les champs. Les pommes de terre bio sont plantées avec une planteuse datant d’avant la Seconde Guerre mondiale. On fait de la démocratie participative et on promeut le commerce équitable. Une petite éolienne a été installée en complément de la centrale voltaïque posée sur le toit de la piscine municipale. Bref, les initiatives ne manquent pas... Elles font d’ailleurs l’objet du prochain film de Marie-Monique Robin, Qu’est-ce qu’on attend ?, qui sortira en salles en novembre 2016.

Toutefois, la « méthode Mensch » ne fait pas que des heureux parmi les 2000 Ungersheimois. « Ça coûte très cher tout ça, pour le plaisir d’une personne  », commente Joseph, qui s’occupe des jeunes au club de foot. Lors de la « fête du cochon », à l’Ascension, la mairie a voulu imposer de la choucroute bio. « Mais ça n’a pas marché, on en a vendu 50, sur 4000 ou 5000 repas en tout », s’amuse Joseph. Et si un certain nombre d’habitants semblent rester indifférents, d’autres sont clairement devenus hostiles. Ainsi, lors des dernières élections régionales, 52,38% des électeurs de ce petit village écolo-modèle ont voté Florian Philippot (FN). Éliminée dès le premier tour, la candidate d’Europe-Écologie-Les Verts, Sandrine Bélier, n’avait récolté que 7,02% des voix...

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