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OFB : le vert est dans le fruit

En retraçant la genèse de l’OFB, notre enquête dévoile comment la mouvance écologiste a pu imprégner les politiques publiques de son idéologie décroissante dans le domaine agricole

Au mois de janvier, la nomination d’Anne Le Strat comme directrice déléguée à la « mobilisation de la société » à l’Office français de la biodiversité (OFB) a défrayé la chronique. Elle a, à juste titre, choqué nombre de politiques et acteurs du monde agricole en raison du pedigree d’Anne Le Strat attestant d’une proximité idéologique avec l’écologie radicale et de prises de position publiques hostiles notamment aux retenues d’eau. Or, bien que le Premier ministre Sébastien Lecornu ait demandé une enquête sur les modalités du recrutement de Mme Le Strat, il n’y a certainement pas eu d’erreur de casting, l’OFB, à l’instar d’autres structures publiques, étant profondément régi par le paradigme de l’écologie politique décroissante. Et cela depuis ses origines.

L’OFB, un bébé du Grenelle

L’idée de regrouper les nombreux établissements publics concernés par la biodiversité dans une seule organisation a été promue par les associations environnementales depuis plus de vingt ans. Ainsi, dans un document daté de novembre 2006 et intitulé Gouvernance et biodiversité : état des lieux en droit français et propositions d’action, le Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) proposait déjà « la création d’une ou plusieurs agences nationales pour la protection de la biodiversité ».

Dès le départ, H&B a joué un rôle central dans la mise en place de cette agence. Notamment grâce au biologiste Gilles Bœuf et à un certain Christophe Aubel

Le Grenelle de l’environnement, organisé à la fin 2007 sur l’initiative du président Nicolas Sarkozy, offrit à ces associations l’occasion de pouvoir formaliser leur objectif, grâce à leur présence dans le groupe de travail concernant la préservation de la biodiversité et les ressources naturelles. En conclusion de ses travaux, sur la base d’une « fiche de proposition » rédigée par le Comité français de l’UICN, une « mission parlementaire sur l’opportunité, la faisabilité, le périmètre, les missions, les moyens, la méthode et le calendrier de création d’une agence de la nature, chargée de la coordination de la gestion des espèces sauvages, des espaces naturels et des crises écologiques » fut constituée.

Les ONG écologistes menèrent ensuite un lobbying intense pour qu’une telle agence voie le jour. Ce fut le cas, dès 2009, de la Ligue Roc (Rassemblement des opposants à la chasse), présidée par Hubert Reeves et présente au sein du Grenelle, tout comme, en juin 2011, du Comité français de l’UICN, qui demanda au gouvernement de « lancer la création d’une agence nationale de la biodiversité en vue d’améliorer et de mettre en cohérence les politiques nationales en faveur de la biodiversité ».

Des appels entendus par le président François Hollande, qui annonçait, lors de la Conférence environnementale de septembre 2012, sa décision de créer une telle agence « sur le modèle de l’Ademe ». Désormais baptisée « Humanité et Biodiversité » (H&B), la Ligue Roc s’en félicitait, claironnant, avec raison, que l’annonce de la création de cette agence était directement issue de sa plateforme, « le président ayant repris quasiment mot pour mot notre façon de présenter l’agence ». Non sans ajouter que « cette réussite doit aussi à la Fondation Nicolas Hulot avec qui nous avons étroitement préparé la conférence ».

Bernard Chevassus-au-Louis, l’animateur du comité d’orientation de H&B, reçut pour mission d’élaborer l’architecture de la future agence, l’Agence française pour la biodiversité (AFB), qui vit le jour le 1er janvier 2017, à l’initiative de la ministre de l’Environnement Ségolène Royal. Elle fut ensuite rebaptisée « Office français de la biodiversité », suite à sa fusion, le 1er janvier 2020, avec l’Office national de la chasse et de la faune sauvage.

Le rôle d’Humanité et Biodiversité

Dès le départ, H&B a donc joué un rôle central dans la mise en place de cette agence. Et plus particulièrement grâce au biologiste Gilles Bœuf, conseiller scientifique de Ségolène Royal, qui était également administrateur de l’association écologiste. Tout comme un certain Christophe Aubel, directeur de H&B depuis quatorze ans et qui avait représenté l’association dans le fameux groupe de travail n°2 du Grenelle de l’environnement. Ségolène Royal lui confia d’abord la tâche d’assurer la direction de la phase d’installation, ensuite celle de directeur général de l’AFB de 2017 à 2019, et enfin directeur général délégué à la « mobilisation de la société » à l’OFB de 2020 à juillet 2025. C’est ce poste qui a ensuite été confié à Anne Le Strat.


En dépit de sa discrétion, le rôle de H&B au sein de l’OFB est considérable, notamment grâce à son travail de lobbying dans les cercles de pouvoir

Il est à noter que Sandrine Bélier, ancienne eurodéputée Europe Écologie et directrice d’Humanité et Biodiversité depuis 2016, est, encore aujourd’hui, 1ère vice-présidente du conseil d’administration de l’OFB.

C’est donc sans surprise que H&B pouvait se féliciter d’avoir « pris une part active au bon fonctionnement de l’OFB », comme l’association le mentionnait dans son rapport d’activité publié en 2020.

Peu connue du grand public, H&B, qui dispose d’un budget relativement modeste d’environ 700 000 euros en moyenne, est membre de France Nature Environnement et du Comité français de l’UICN, dont la maison-mère constitue le plus vaste réseau mondial de protection de l’environnement rassemblant plus de 1 400 membres.

Il est donc incontestable qu’en dépit de sa discrétion, le rôle de H&B au sein de l’OFB est considérable, notamment grâce à son travail de lobbying dans les cercles de pouvoir. Ainsi, dans son rapport d’activité de 2015, l’association décrivait son influence sous la présidence Hollande : « Nous travaillons, échangeons beaucoup avec les services du ministère, ou le cabinet de la ministre de l’Écologie mais aussi ceux d’autres ministres ou de l’Élysée. Nous avons été reçus à de nombreuses reprises par la ministre [Ségolène Royal] mais aussi reçus par le président de la République. Ces réunions « off », de plus en plus nombreuses grâce à la crédibilité que nous avons acquise ces dernières années, sont importantes pour faire bouger des lignes, et contrebalancer le travail d’autres lobbyings pas toujours favorables à la biodiversité… »

Enfin, H&B est membre du Collectif Nourrir qui regroupe une cinquantaine d’organisations « paysannes et citoyennes », toutes aussi hostiles les unes que les autres au modèle agricole qui nourrit la France, et elle est partenaire, chaque année, de la Semaine sans pesticides, organisée par Générations Futures.

Une influence aussi sur la question agricole

Parmi les « combats » revendiqués par H&B, figurait la nécessité d’obtenir des financements pour l’OFB. Ce qui a, en retour, valu des financements très généreux à H&B et à des associations similaires de la part de… l’OFB ! En effet, au cours de ces quatre dernières années, l’OFB a octroyé à H&B plus de 770 000 euros, c’est-à-dire plus d’un quart de son budget, tandis que la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a obtenu en 2024 1,8 million d’euros, FNE plus de 480 000 euros et le Comité français de l’UICN, sur la période 2021-2026, 3,2 millions. Ce ne sont là, malheureusement, que quelques exemples du financement par l’argent du contribuable attribué à ce genre d’associations, puisque l’OFB, par manque de transparence, ne donne pas sur son site la liste complète des ONG subventionnées.


Parmi les « combats » revendiqués par H&B, figurait la nécessité d’obtenir des financements pour l’OFB. Ce qui a, en retour, valu des financements très généreux à H&B et à des associations similaires de la part de… l’OFB !

Et ce n’est pas tout. On retrouve également ces associations, et notamment H&B, dans la genèse du fameux projet de développement de l’agroécologie.

Annoncée le 18 décembre 2012, à Paris, lors de la journée « Produisons autrement », par le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, l’agroécologie a structuré toute la politique agricole du mandat de François Hollande, et n’a, depuis cette date, jamais été abandonnée. Or, comme l’admettait volontiers alors Stéphane Le Foll, ce « nouveau modèle agroécologique […] s’inscrit totalement dans la transition écologique souhaitée par Delphine Batho, dans la conférence environnementale ». Autrement dit, il s’agit d’un modèle agricole compatible avec le logiciel écologiste décroissant et dont l’évaluation des progrès sera confié en 2015 à un comité d’évaluation, qui est dirigé par… le président de H&B, Bernard Chevassus-au-Louis.

Depuis lors, et avec le soutien de l’OFB, H&B a développé le projet Trageco visant « à créer un indicateur synthétique, le TTAE (taux de transition agroécologique) permettant de mesurer, au niveau global de la France métropolitaine, le degré d’avancement de la transition agroécologique de l’agriculture ». Cet indicateur regroupe les résultats de neuf indicateurs, dont « les apports d’engrais azotés et leurs émissions dans l’environnement, les émissions de gaz à effet de serre et l’usage des pesticides ».

En septembre 2024, lors de la présentation des premiers résultats de Trageco, Olivier Thibault, le directeur général de l’OFB, expliquait les raisons de son soutien à ce projet : « Je crois fermement que l’agroécologie est une solution d’avenir pour résoudre les nombreux défis environnementaux auxquels nous faisons face. La nécessité de faire évoluer structurellement le modèle agricole est aujourd’hui de plus en plus pressante. » Et il ajoutait : « Le taux de transition écologique développé par Trageco a d’ailleurs été très récemment retenu pour intégrer la panoplie des indicateurs de l’Observatoire national de la biodiversité (ONB). » Or, l’ONB, né aussi d’un engagement du Grenelle de l’environnement, est piloté par l’OFB et compte, parmi ses partenaires, FNE, la LPO et le Comité français de l’UICN…

Ayant fait, selon l’ONB, « l’objet d’un processus d’évaluation par des experts scientifiques indépendants », le TTAE compte désormais au nombre des outils rendus disponibles par la nébuleuse écolodécroissante pour mesurer la trajectoire écologique de l’agriculture française. Et sans surprise, lors de la première conclusion de Trageco, il a été affirmé que « le TTAE moyen s’établit à 18,7 %, alors qu’il devrait être de 50 % pour suivre une progression linéaire aboutissant à 100 % en 2030 ». Et de conclure que la progression de la transition écologique de l’agriculture « est trois fois trop lente par rapport aux objectifs politiques fixés pour 2030 ».

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